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Perchée au fond de la vallée de la Roya, à 1200 mètres d'altitude, la Ferme Autogérée de la Roya (FAR) est un lieu de vie porté par des valeurs paysannes. Fonctionnant de manière autogestionnaire, ses habitants cherchent à maintenir une activité agricole en pleine montagne centrée sur l'élevage de brebis laitières, la production de fromages et yaourts fermiers et leur vente en direct sur les marchés locaux.
Le point de départ : une opportunité unique à saisir
L'aventure du collectif FAR a démarré il y a un peu plus de deux ans. A sa base on retrouve Jean-Nicolas, Bastien, Ana, trois amis aux parcours bien différents mais unis par un désir de se lancer dans l'aventure agricole autour d'un projet collectif.
En 2007, c'est en parcourant comme à son habitude les journaux et magazines alternatifs qu'une annonce interpelle l'attention de Jean-Nicolas : la coopérative Cravirola cherche à mettre sa ferme des Alpes Maritimes, à disposition d'un groupe de personnes souhaitant y vivre et y travailler.
Il s'agissait d'une opportunité exceptionnelle et le groupe d'amis allait très vite s'en rendre compte .
Tout d'abord, en faisant le déplacement pour visiter les lieux, ils ont découvert une ferme unique en son genre. Maintenue et développée par Cravirola depuis plus de vingt ans, il ne s'agissait pas seulement d'une exploitation agricole mais d'un lieu de vie accueillant, confortable et pleinement opérationnel. La beauté du paysage (limite du PNR du Mercantour) et les multiples infrastructures présentes en faisaient un magnifique endroit pour imaginer des projets et réaliser des rêves.Une maison d'habitation et d'accueil décorée par des mains d'artistes permettait, sans aucun travaux de loger les trois amis et d'accueillir plus d'une quinzaine de personnes. Un outil de travail performant (bergerie, fromagerie, terrasses dotées de systèmes d'irrigation...) permettait d'envisager un démarrage rapide d'activités agricoles et notamment d'élevage. Enfin des ruines et un amphithéâtre extérieur laissaient entrevoir des possibilités quant à l'organisation d'évènements culturels dans un cadre inattendu.
D'autre part, la démarche particulière qui se cachait derrière l'annonce de Cravirola permettait à ce groupe de jeunes de jouir des installations en place pour démarrer un projet agricole sans devoir s'endetter lourdement. En effet, il s'agissait dans la proposition de Cravirola non pas de devenir propriétaire du lieu mais bâilleurs et actionnaires de la SAS Terres Communes: forme de propriété durablement collective visant à préserver les terres agricoles de la spéculation foncière et permettant à des groupes de personnes de vivre d'une agriculture paysanne (pour plus d'informations voir le reportage sur Terres Communes).
L'opportunité était trop belle, les trois amis, à peine âgés de 26 ans, se lancèrent dans l'aventure. «Une occasion pareille ça se produit rarement deux fois dans une vie alors il faut la saisir quand ca arrive.» nous confie Ana.
En s'installant sur ce lieu ils se sont engagés à respecter les principes de bases de Terres Communes regroupées au sein d'une charte. Ceux ci concernent principalement le maintien durable des terres en usage agricole, la pratique d'une agriculture proche des valeurs de l'agriculture paysanne, une organisation collective légalement reconnue en adoptant un fonctionnement en autogestion sans hiérarchie institutionnalisée, l'ouverture vers l'extérieur et la participation active aux combats de sociétés. Cet engagement n'était pour les trois jeunes qu'une formalité puisque l'ensemble des valeurs reprises par ces principes étaient déjà bien ancrées au sein de chacun.
Le collectif FAR était né...
La mise en place progressive du projet de vie
L'expérimentation de l'autogestion :
Dans le respect de la charte de Terres Communes, mais aussi pour répondre à leur désir de longues dates de mener main dans la main un projet collectif, les membres du collectif FAR mettent en pratique l'autogestion.
Bannissant le système injuste sur lequel repose le fonctionnement des entreprises traditionnelles, ils font de l'égalité et de l'absence de hiérarchie et de division les principes fondateurs de la gestion du lieu, des activités qui y sont liées et de toutes les tâches journalières.
Pour ce qui est de la mise en application, étant donné que tous les membres du collectif sont considérés comme égaux, il s'agit de faire en sorte que chacun apporte le mieux qu'il peut, c'est-à-dire travaille du mieux qu'il peut et prend en charge l'ensemble du mieux qu'il peut. Pour cela les outils disponibles ne sont autres que la coopération, la confiance et la persuasion.
Chacun des membres du collectif peut bien sûr participer à la prise de décision, son avis comptant autant que tous les autres. Afin d'organiser le travail quotidien, l'équipe se réunit dans la mesure du possible de façon hebdomadaire. Pas d'organisation particulière pour ces moments d'échange : si un problème ou un désaccord surgit, on en discute, on argumente, et les choses avancent. L'objectif n'étant pas d'introduire trop de lourdeur, ni de passer son temps en réunion, l'ensemble des tâches précises à réaliser ne nécessite pas forcément d'être discuté. Les impératifs du travail et le sens des responsabilités de chacun suffisent pour que les choses aillent presque de soi.
| La définition du fonctionnement général et des principes du projet nécessite des réunions particulières durant lesquelles la présence de tous les membres est obligatoire. Si nombre de structures autogérées utilisent pour ces décisions importantes la méthode du vote, les membres du collectif FAR ont préféré un fonctionnement « au consensus » : tant que quelqu'un n'est pas d'accord avec une décision, on discute ; la décision n'est prise que lorsque plus personne ne s'y oppose totalement. |
En ce qui concerne l'organisation du travail, celle-ci est pensée de façon à assurer la pérennité du projet. L'idéal défini par les FARiens est qu'il n'y ait aucune personne « mono-tache » et que tous aient un pied dans la production principale (traite, fromagerie, nourrissage...) mais aussi dans les activités administratives. Cela garantie un bon fonctionnement de la ferme même en cas de maladie, absence ou vacances de l'un d'entre eux.
Les activités annexes (mécaniques, potager, poulailler....) sont réparties entre les différents membres selon les besoins de la ferme mais aussi les compétences et envies de chacun. Cependant chacun suit de près ou de loin l'ensemble des postes.
Au niveau économique, le collectif fonctionne avec une bourse commune. L'ensemble des revenus des activités du lieu sont mis en commun. L'argent ainsi collecté servira par la suite à satisfaire les besoins collectifs et ceux liés au fonctionnement de la ferme mais pourra aussi être utilisé librement pour les besoins personnels de chacun. Ce système économique particulier fonctionne grâce à la confiance forte instaurée entre les membres du collectif. Chacun se sent responsable de la pérennité du projet et utilise donc cet argent à bon escient. Si les besoins personnels sont différents et qu'ils n'arrivent pas forcement au même moment, les FARiens partent du principe que les dépenses s'équilibrent et ne procèdent à aucun compte précis.
Le lancement d'une activité agricole, une tache rude et éprouvante
| Pour satisfaire leurs envies et surtout pour mettre à profit les installations pré-existantes les FARiens ont décidé de centrer leur production agricole sur l'élevage de brebis et la transformation fromagère. |
Apprenant ainsi le métier sur le tas, les deux premières années n'ont guère été simples pour les nouveaux agriculteurs.
Le manque d'expérience au niveau de la gestion de troupeau et des aspects vétérinaires a conduit à la perte d'une dizaine de brebis (maladies, chutes,...) en un peu moins de deux ans.
| Mais les jeunes bergers ont également été pénalisés par les conditions climatiques de la zone, très rudes en hiver. Le pire est arrivé en Janvier dernier : les importantes chutes de neige (prés de 3 mètres cumulés) ont fait s'effondrer la bergerie réduisant de 2/3 l'espace de vie des brebis. Le déplacement précipité des trois quarts du troupeau dans une autre ferme de la vallée, située à plus 45 min de marche sur une piste tout aussi enneigé, a donc été obligatoire. Les apprentis bergers doivent désormais se déplacer matin et soir pour nourrir les brebis et veiller sur celles qui ne vont pas tarder à mettre bas. |
Malgré toutes ces difficultés le collectif est parvenu à maintenir et développer son troupeau composé aujourd'hui de 80 brebis Lacones. Les 9000 litres produits sont transformés en fromages (lactiques et tomes) qui sont vendus en directe à travers 2 Amap et 3 marchés. Les surplus sont écoulés dans les foires et festival locaux.
Si le démarrage de cette production a occupé la majeure partie du temps des FARiens, ces derniers ont tout de même initié des productions parallèles telles que des tisanes, du miel et du pain d'épice qu'ils vendent aussi sur les marchés. Leur objectif est de développer progressivement une production diversifiée à taille humaine dont les produits seront exclusivement destinés à une vente locale.
Dans le lancement compliqué de l'activité agricole, l'intégration au collectif de deux nouvelles personnes, Mickael et Maïté, a été pour les trois permanents une réelle aubaine. Ce couple, arrivé tout droit de Belgique, et officiels FARiens depuis maintenant six mois, a permis au collectif de passer la saison hivernale et toutes les catastrophes qui y sont liées avec plus de sérénité.
Le partage, l'échange et l'entre-aide une philosophie du lieu
Malgré les fortes charges de travail, et tout particulièrement au cours de la saison estivale ou les différentes activités agricoles s'accumulent, les membres du collectif ont dès le tout début de leur projet démontré une réelle volonté de partager leurs expériences, d'échanger et d'apprendre des autres. Aussi ils ont très tôt ouvert leurs portes aux wwoofers. Ils sont plus d'une cinquantaine à avoir ainsi partagé durant un temps la vie du collectif et découvert leur petit paradis.
Dès les beaux jours c'est une de leurs prairies toute entière qu'ils transforment en camping autogéré. L'objectif est que ce soit un lieu ouvert sur les initiatives individuelles et collectives. Toute personne venant sur le camping deviendra membre de l'association indépendante : « La montagne en mouvement », crée par le collectif, et à ce titre aura un pouvoir décisionnel égal à tous les autres. Dans la même optique que le fonctionnement du collectif, l'idée est de rendre chaque personne actrice de l'association. Les campeurs sont bien sure les bienvenues pour participer aux activités de la ferme.
De façon périodique et sous demande, le collectif se fait le plaisir d'accueillir des groupes scolaires. Tous ces passages ne font qu'enrichir les habitants de la ferme en nourrissant leurs réflexions.
Mais l'échange ne se limite pas aux oiseaux de passages. Le collectif porte beaucoup d'attention au développement et au maintien de bonnes relations avec leur voisins de la vallée qui sont tous très vite devenus de bon amis. Aujourd'hui, une solide entre-aide existe ce qui permet une aide Au moindre pépin ou dés que l'un de la part de l'un d'entre eux,
Dés que l'un de ses voisins a fortement besoin d'aide pour résoudre un problème ou palier à une charge exceptionnelle de travail, l'un des membres du collectif arrivera toujours à se dégager du temps pour venir donner un coup de main. Mais ceci est vrai dans l'autre sens. La dernière preuve en date : la mise à disposition par des voisins d'une bergerie pour remplacer la leur tout juste écroulée.
Un chemin encore long pour atteindre les objectifs fixés
Avec toutes les bonnes volontés du monde, concrétiser un projet est toujours difficile. Après deux années d'exercice le bilan de la Ferme Autogérée de la Roya est très encourageant mais laisse percevoir encore beaucoup de travail pour atteindre les objectifs fixés par le collectif
Au niveau de l'activité fromagère, même si tous les efforts déployés ont contribué à sa progression, la production n'est malheureusement pas encore à son niveau optimal. En effet sans basculer dans une pratique productiviste, le rendement en lait du cheptel pourrait être amélioré d'au moins 30%. D'autre part, si la volonté du collectif FAR est que leur production soit la plus respectueuse de l'environnement et au plus proche des principes de l'agriculture biologique, l'objectif n'est pas encore atteint. La précarité actuelle de l'activité et les difficultés d'approvisionnement en foin et en grain (prix et accessibilité) en sont les causes principales. En revanche, le bien être animale tient déjà une place prépondérante dans les pratiques du collectif ce qui n'est pas forcément le cas de toutes les exploitations labélisées Agriculture Biologiques.
En ce qui concerne la gestion du lieu, si l'autogestion est un mode de fonctionnement remarquable que l'on souhaiterait voir en place dans l'ensemble de notre société, sa mise en pratique n'est pas toujours des plus faciles et nécessite une organisation particulière.
La répartition naturelle des taches selon les compétences et les envies de chacun pousse dans certains cas les FARiens à délaisser les postes qu'ils n'apprécient pas, les laissant parfois à la charge d'une unique personne. A titre d'exemple Jean-Nicolas en tant que personne qui s'y connait le mieux en gestion administrative s'est vu attribué naturellement le rôle de leader dans ce domaine. Pourtant, c'est de la responsabilité collective de l'exploitation qu'il s'agit. Responsabilité qu'en outre « celui qui s'y connaît » ne souhaite peut-être pas assumer individuellement. D'où la nécessité que tout le monde s'y mette.
D'une maniéré plus générale, l'obtention d'un équilibre entre les envies individuelles et les besoins de la ferme est un réel dilemme.
D'autre part, le partage du travail est un facteur parfois difficile à accorder avec une activité d'élevage qui nécessite une grande stabilité et un suivi régulier. Ainsi, par exemple, changer les personnes chargées de la transformation fromagère et du soin des bêtes tous les trois jours rend difficile un suivi précis de l'ensemble des paramètres pouvant influencer la production (T°C, humidité, santé des bêtes, degré d'affinage des fromages, évolution des stocks....). De même, chacun ayant ses façons de faire et ses petites habitudes, l'homogénéité des produits est difficile à obtenir. Le partage du travail impose donc une grande rigueur.
Bilan : le collectif FAR, une expérience porteuse de solutions
Même si ils n'ont pas encore atteint l'ensemble de leurs objectifs, les FARiens s'attachent à montrer qu'une agriculture paysanne à échelle humaine est possible même dans les zones les plus isolées dotées de conditions rudes.
De plus, le mode d'organisation et de gestion qu'ils mettent en place démontre qu'il est possible de développer une activité économique sans oppression, basée sur le partage et la libre initiative de chacun.
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Enfin, la démarche dans laquelle leur projet s'intègre, Terres Communes, illustre le fait que l'engagement citoyen permet de ne pas laisser disparaitre notre agriculture paysanne. |
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